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Interview de Michaël Paes, expert en crowdfunding

par François Grimpret, B-Reputation

5 mars 2017

Interview de Michaël Paes, expert en crowdfunding

Manager financier au sein de PME et de startups depuis 2003, Michaël Paes compte parmi les plus influents experts en matière de crowdfunding en France. Il livre régulièrement ses analyses sur son blog et est en outre l’auteur du livre « Crowdfunding : le guide ultime ». Michaël Paes a accepté d’échanger sur le crowdfunding en général et le crowdlending en particulier.

Bonjour Michaël, pouvez-vous, en guise d’introduction pour nos lecteurs, nous dire quelles sont vos activités et nous livrer quelques mots sur votre parcours ?
Michaël Paes : Bonjour à tous et merci pour l’invitation. En fait j’ai plusieurs casquettes : auteur, bloggeur, conférencier, formateur, consultant… mais toutes tournent autour du crowdfunding ! Ma principale activité aujourd’hui consiste à conseiller et accompagner les porteurs de projet qui souhaitent se financer auprès des internautes grâce au crowdfunding. Je détermine leur potentiel réel et je détermine la meilleure stratégie à adopter pour maximiser autant leurs chances de succès que le montant des futurs fonds levés.

Les plateformes de crowdfunding se multiplient en France ces derniers mois, à croire que tout le monde peut en créer une. Qu’en est-il exactement ?
MP : C’est vrai que c’est un petit peu l’impression que cela donne… Il faut dire que la croissance du crowdfunding en France est impressionnante et, vu de l’extérieur, on peut avoir l’impression qu’on peut créer une plateforme à peu de frais. Mais c’est une erreur. En effet les principaux acteurs du marché consacrent des budgets énormes pour communiquer et gagner la bataille de la notoriété. Dans ces conditions, il est difficile, voire impossible, pour un nouvel entrant, d’exister à moins d’y consacrer une puissance financière conséquente. D’ailleurs, si chaque semaine une nouvelle plateforme apparait, une ancienne disparait dans le même temps. C’est la réalité de n’importe quel marché qui n’est pas encore à maturité et qui se compose exclusivement de start-ups : il n’y aura pas de place pour tous les acteurs actuels et seuls les plus forts et/ou les plus riches survivront.

Quel est selon vous le principal défi aujourd’hui pour les plateformes de crowdfunding ?
MP : La démarche adoptée par la plupart des grands acteurs du crowdfunding est d’innover en se diversifiant. Par exemple KissKissBankBank, l’un des leaders du don avec contreparties, s’est lancé dans le crowdlending avec Lendopolis et prépare une offre de crowdequity. La démarche de HelloAsso, plateforme dédiée aux associations, est particulièrement intéressante : non seulement elle a innové en proposant de mener ses campagnes gratuitement mais, en plus, elle propose depuis peu un système d’abondement (ou matched-crowdfunding) dans lequel des entreprises peuvent contribuer aux campagnes au côté des internautes. En réalité, le marché du crowdfunding continue à évoluer et, selon moi, le modèle de la plateforme « parfaite » reste encore à définir.

Que pensez-vous de la dernière enquête de « Que Choisir » affirmant que « le financement participatif est moins rentable que le Livret A » ?
MP : La plupart des acteurs du crowdfunding ont donné leurs réponses à cette enquête très décriée et je vais vous donner la mienne : le crowdfunding, souvent, c’est du capital-risque mis à la portée de l’internaute lambda. Et dans « capital-risque », il y a « risque ». Il ne faut pas confondre épargne et investissement. Je reconnais que certaines plateformes sont un peu inconscientes en promettant littéralement des retours sur investissements alors, qu’en réalité, il s’agit d’un investissement qui nécessite de comprendre que l’on prend le risque de tout perdre. Il y a actuellement une réalité mal comprise par les internautes : le crowdfunding lui permet de participer, le plus souvent, à une aventure entrepreneuriale. Or la plupart des jeunes entreprises ne réussiront jamais à se développer et à tenir les promesses qu’elles auront faites. Dit autrement : le destin d’une jeune entreprise est, en général, de disparaitre. C’est la cruelle vérité statistique de l’entreprenariat en France. C’est valable pour n’importe quelle variante du crowdfunding et je vois souvent des contributeurs crier à l’arnaque alors, qu’en réalité, ils ont juste soutenu un porteur de projet qui ne réussit simplement pas à atteindre ses objectifs. Le grand défi du crowdfunding c’est d’éduquer les contributeurs en leurs faisant comprendre la prise de risque inhérente à l’entreprenariat. Pour revenir plus spécifiquement sur l’enquête de « Que Choisir », je vais vous raconter une anecdote qui vous fera comprendre le peu de crédibilité que je lui accorde. J’ai été invité à participer à une émission télé le lendemain de la sortie de cette enquête, émission à laquelle participait le journaliste qui l’a menée. Mais, une fois que l’équipe de tournage a réalisé que je ne partageais pas son point de vue et que je développerai un argumentaire différent, ma participation a été simplement annulée ! Alors peut-on réellement se fier à cette enquête quand on sait que la personne qui l’a menée n’accepte pas de se retrouver face à un contradicteur ?

Parmi les « types » de crowdfunding, on trouve le « crowdequity » dont vous êtes l’un des principaux experts en France. C’est quoi le « crowdequity » ? En quoi diffère-t-il notamment du crowdlending ?
MP : Après plusieurs années d’évangélisation, tout le monde comprend bien que le crowdfunding consiste à demander aux internautes de soutenir financièrement un projet. Mais, ce qui est moins compris, c’est que cela recouvre plusieurs réalités :

  • Les internautes peuvent prêter de l’argent au porteur de projet qui les remboursera à échéances (avec ou sans intérêt). C’est la variante appelée « crowdlending »,
  • Les internautes peuvent investir en s’associant littéralement avec le porteur de projet qui, en échange, leur donnera des titres financiers (actions et/ou obligations). C’est la variante appelée « crowdequity »,
  • Les internautes peuvent donner de l’argent au porteur de projet soit de façon désintéressée soit en échange d’une contrepartie matérielle et/ou symbolique. C’est la variante la plus connue appelée « don avec contreparties ».

Quels en sont selon vous les principaux avantages ?
MP : Le principal point fort du crowdequity c’est qu’il démocratise le capital-risque et l’investissement privé. Je vais vous donner un exemple : dans la start-up dans laquelle je travaillais précédemment, le ticket d’entrée était de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Ce qui signifie que, pour avoir le droit d’entrer au capital, il fallait investir au minimum des sommes à 5 voire 6 chiffres. En pratique cela interdit ce type d’investissement à la plupart des gens. Or, dans le crowdequity, le ticket d’entrée n’est que de quelques centaines d’euros. Ainsi tout le monde peut devenir actionnaire d’une start-up innovante ce qui n’était pas le cas avant.

Les principales limites (s’il y en a) ?
MP : Outre le fait que la législation actuelle limite le montant maximal que l’on peut investir en crowdequity, la principale limite reste pour moi la mauvaise compréhension du risque de la part des investisseurs. Comme je l’ai évoqué précédemment, le crowdfunding, et principalement le crowdequity, ne constituent pas un produit d’épargne. A priori, vous perdrez votre investissement. Sauf lorsque vous investirez sur la pépite qui va exploser ! Prenons l’exemple des start-ups financées au travers de la très sérieuse plateforme de crowdequity Wiseed : actuellement elle revendique 10 sorties de capital… dont 9 pertes totales pour les investisseurs. Par contre, l’unique sortie réussie actuelle a offert un TRI (taux de rentabilité interne) annuel record de 43 % aux internautes qui ont financé le projet ! D’où la nécessité d’avoir totalement conscience des risques que l’on prend.

Y a-t-il un secteur particulier sur lequel vous conseillez d’investir cette année ? Ou un projet, une entreprise ?
MP : Contrairement à ce que je viens de dire, il y a un secteur dans lequel le crowdfunding permet des retours sur investissement relativement sûrs : l’immobilier. Le concept est plutôt simple : vous pouvez, en tant qu’internaute, co-investir aux côtés du promoteur dans un projet de rénovation et/ou de construction immobilière. C’est la variante du crowdfunding qui a le vent en poupe et autant le nombre de projets financés que le nombre d’acteurs explosent littéralement. Il faut dire que la stratégie de beaucoup de plateformes consiste à exiger qu’un bailleur fiable accompagne le projet et, du coup, cela assure une certaine fiabilité au projet. Aujourd’hui, si je devais investir mes propres économies, je reconnais que c’est dans le crowdfunding immobilier que je le ferais. Cela dit attention : le risque continue d’exister et, d’ailleurs, les premiers échecs commencent à arriver.

Quelles sont les réactions du secteur bancaire devant cette montée du crowdlending/equity ? Les banques sont-elles indifférentes, inquiètes, enthousiastes à l’idée d’elles aussi, peut-être, créer leurs propres plateformes ?
MP : Un peu de tout à la fois ! Il y a encore deux ans, mon propre banquier m’accusait de voler le métier des banques ;). Mais certains acteurs ont bien compris très tôt l’intérêt qu’il y a à venir sur ce marché. Pas seulement aux côtés des plateformes mais aussi aux cotés des investisseurs. En co-investissant dans les projets ce qui, soit dit en passant, à un coté très rassurant pour l’internaute qui veut soutenir un projet. D’ailleurs, lorsque l’on regarde ce qui se fait déjà du côté nord-américain, on constate que la moitié des fonds prêtés en crowdlending est en réalité apportée par la finance institutionnelle !

Existe-t-il des « moutons noirs » aujourd’hui parmi les plateformes de crowdlending ?
MP : La plupart des plateformes de crowdfunding sont de bons acteurs mais, évidemment, pas toutes. Je n’ai pas forcément envie de dénoncer tel ou tel acteur mais plutôt préciser les éléments à vérifier lorsque l’on choisit une plateforme :

  • Ne faire confiance qu’aux plateformes transparentes sur leurs conditions financières. Personnellement j’applique la règle des trois clics : s’il faut plus de trois clics pour découvrir sans aucune ambiguïté le coût de la plateforme, alors il faut la fuir. Cela parait incroyable mais certaines plateformes n’indiquent leur cout réel que dans les CGV !
  • Toujours vérifier que les plateformes de crowdlending et crowdequity ont prévu une solution de gestion pour vos investissements au cas où elles viendraient à disparaitre,
  • Faire attention aux plateformes qui vous promettent un accompagnement et/ou une communication personnalisée. Elles ne le feront qu’une fois que votre campagne est quasiment réussie… afin de surfer sur votre succès !
  • Dans le cas du don avec contreparties, ne jamais déposer de projet sur les plateformes qui facturent des frais même en cas d’échec. Ou celles qui vous demandent de payer avant de collecter le moindre centime ! Pour le crowdlending, de nombreux comparateurs de plateforme existent : utilisez-les !

Quelle est votre vision du marché du crowdlending/equity en France au cours des cinq prochaines années ?
MP : Cela va principalement dépendre de l’évolution du cadre législatif en France. Et aussi des éventuels scandales qui pourraient polariser l’opinion publique sur le sujet. Je pense que la pratique va se généraliser et devenir un incontournable du cycle de financement des entreprises. Mais est-ce que les investisseurs continueront d’être au rendez-vous ? Seul l’avenir nous le dira.

Avant de conclure, revenons quelques instants sur le crowdfunding de manière globale : quel sera selon vous le prochain grand domaine dans lequel le financement participatif va prendre une place prépondérante ?
MP : J’espère que la vie citoyenne et les « civic tech » sauront s’approprier le crowdfunding. Les campagnes électorales, par exemple, pourraient être financées sans problème par les internautes. Ou, pourquoi pas, des actions citoyennes d’envergure ! Le vrai-faux rachat des aéroports de Toulouse et Nice sont d’excellents exemples. Participatif… et démocratique !

Il ne nous reste plus qu’à vous dire un grand merci Michaël, pour ces éclairages et le partage de votre expertise !

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